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Angle d'entrée : Toronto, la nuit...

Toronto, la nuit...

Un texte de Sylvain Decelles

Les vacances sont souvent le lieu d'expériences plus ou moins curieuses, plus ou moins étranges.

Prenons le cas de la ville de Toronto qui est la métropole du Canada. Cette ville possède bien des trésors cachés, souvent méconnus, mais qui méritent d'être connus. C'est une grande ville qui représente bien des symboles canadiens sur la scène mondiale comme la tour du CN. C'est aussi une ville intéressante à visiter pour ses nombreuses attractions et ses activités variées. Toronto est une ville touristique idéale pour la famille.

Il y a beaucoup de circulation dans la ville, mais Toronto est une belle ville conviviale pour les vacances, généralement…

Sauf le 14 août 2003…

La Tour du CN est toujours visible avec ses feux de
position rouges, alimentés par des génératrices.

Toronto dans le noir!
Matériel graphique faisant parti du domaine publicSource : Philippe Gratton

OK, le 14 août… En plein milieu de l'été, sur un calendrier qu'on ne regarde pas vraiment lorsque nous sommes en vacances. Et c'est le jour de mon anniversaire. La plupart de mes amis étaient à l'extérieur de la ville. J'ai donc décidé de me payer une excursion vers Toronto en compagnie de ma fille. Le point culminant est un concert de musique au Molson Amphitheater, salle de concert située sur le bord du lac Ontario, dans le centre d'amusement connu sous le nom de Ontario Place. Le concert en vue était prévu pour 20 heures.

Ce jour-là, avant l'heure du concert, nous avions décidé de visiter le Musée des Sciences de l'Ontario. Des nombreuses activités nous attendaient. La visite y est toujours instructive. C'est vraiment un musée intéressant, plein de trouvailles. Nous étions arrivés tôt dans la matinée afin de profiter de la journée.

Vers 16 heures, alors que nous étions toujours dans le musée, tous les appareils électroniques, tous les ordinateurs, toutes les démonstrations se sont arrêtés. Silence complet. Les lampes d'urgence se sont allumées afin de guider les visiteurs à travers les couloirs très sombres. Le musée étant grand, les gens étaient perdus dans les couloirs. Les escaliers mécaniques ne fonctionnaient pas, les gens montaient difficilement les nombreuses marches menant à la sortie. La foule, un peu perdue, marchait lentement.

Sans nouvelles, les gens tentent d'en savoir un peu
plus par les télévisions alimentées par un générateur.


Matériel graphique faisant parti du domaine publicSource : Philippe Gratton

À l'extérieur, on entendait les klaxons, l'accélération des voitures. Du musée au centre de la ville : vingt minutes de voiture. Normalement. Mais la situation n'était pas normale. Les feux de circulation ne fonctionnaient pas, les gens étaient pressés et impatients. Mais, nous nous sommes rendus vers la salle de spectacle.

Arrivés près de la salle de spectacle, il fallait attendre pour voir si le spectacle avait lieu. La radio de Radio-Canada fonctionnait mal dans la voiture. On annonçait que la panne semblait toucher tout l'Ontario. On voyait au loin des milliers d'autos plus ou moins arrêtées, prises dans des embouteillages monstres. La moitié des stations radiophoniques ne fonctionnait pas. Le téléphone cellulaire non plus. Impossible d'avoir une ligne… Le réseau fonctionnait-il?

Au fur et à mesure que le temps passait, le portrait de la situation se précisait. La panne était, bien sûr, générale, mais elle n'était pas limitée à l'Ontario. On apprenait aussi que tout le nord-est de l'Amérique du Nord était plongé dans la paralysie la plus totale. Bien sûr, inévitablement, le concert était annulé. Mais voilà, que faire? Il fallait retourner à la chambre d'hôtel.

La circulation était dense, folle pour toutes ces voitures qui quittaient le centre-ville en même temps. À la radio, on tentait de comprendre la cause de la panne. Bien sûr, l'idée d'un acte terroriste est venue en tête de tous les commentateurs. Comment une portion du territoire nord-américain de près de 50 millions d'individus pouvait être plongée dans le chaos sans qu'aucun système de sécurité électrique ne puisse empêcher un tel effet dévastateur sur la vie quotidienne des gens, sur l'économie des villes touchées?

Mais, c'était bien un accident : un problème électrique, quelque part dans l'État de l'Ohio, a entraîné un effet domino sur les circuits de distribution électrique de plusieurs États américains et en Ontario. La vie de 50 millions de personnes ne tenait littéralement qu'à un fil… électrique.

Les tramways, inutiles, sans source d'énergie, abandonnés par les passagers, bloquaient
certaines rues.


Matériel graphique faisant parti du domaine publicSource : Philippe Gratton

OK, que faire? Je ne connaissais personne à Toronto. Revenir à l'hôtel? Bien sûr! Quel choix avais-je? Oui, mais pourquoi ne pas quitter la ville et revenir au Québec? Ça ne serait pas plus simple? Oui, mais 700 km séparent Toronto de Montréal. Et la jauge d'essence indiquait un quart de réservoir… Impossible de s'y rendre. Prendre la route était impossible. Toutes les stations d'essence de l'Ontario étaient inopérantes. Pas d'électricité…

L'hôtel était situé à l'est du centre-ville. On pouvait voir de la rue les gratte-ciel du cœur de Toronto dans le ciel du soir. Ce dernier était pur, bleu avec des touches orange à l'horizon. La circulation sur la rue était toujours pénible. Les tramways de Toronto sans source d'énergie bloquaient certaines rues. Les piétons étaient sur les trottoirs, car ils n'avaient plus de moyens de transport.

Constatation à l'hôtel : très grande chaleur, car plus d'air climatisé. Mais, en plus, que peut-on manger? Rien n'est ouvert. Tous les commerces, tous les restaurants étaient fermés à cause de la panne.

La nuit s'avançait lentement. La chambre serait bientôt plongée dans le noir. Il devenait impossible de circuler sur la rue sans une lampe de poche ou une source lumineuse. La Tour du CN était toujours visible avec ses feux de position rouges, alimentés par des génératrices.

Il devient impossible de circuler sur la rue sans
une lampe de poche ou une source lumineuse…


Matériel graphique faisant parti du domaine publicSource : Philippe Gratton

L'estomac vide, on est retournés à l'automobile pour écouter la radio. Les dernières nouvelles annonçaient que la situation ne s'était guère améliorée dans le reste du continent nord-américain. On ne connaissait pas encore la cause exacte de la panne. J'ai jeté un coup d'œil par la fenêtre de la portière. Le ciel était dégagé. C'était vraiment impressionnant ! Les étoiles étaient claires, lumineuses. Et voilà que je vis quelque chose que je ne croyais jamais voir en plein centre de Toronto : la bande pâle, diffuse et blanche de la Voie lactée. Notre galaxie, visible en plein centre de Toronto !

Le lendemain, 15 août, l'électricité est revenue dans certaines parties de la ville. Le gouvernement ontarien a décrète un jour de congé. J'ai pris la voiture, circulé un peu. On voyait bien que les choses n'étaient pas revenues à la normale. La plupart des feux de circulation étaient inopérants. Mais ce qui frappait, c'était les stations-service. Celles alimentées par le réseau électrique ou qui possédaient une génératrice étaient assaillies par des centaines d'automobilistes. Une vraie scène de fin du monde… Des heures d'attente.

File d'attente à une station d'essence

Matériel graphique faisant parti du domaine publicSource : Philippe Gratton

Tout était fermé. Sauf certains restaurants. Il y avait un commerce " fort populaire " de beignes " très populaires " gorgé de gens impatients prêts à attendre 45 minutes pour acheter… des beignes.

OK, il fallait revenir à Montréal. Atteindre la 401, l'autoroute la plus fréquentée du Canada. Revenir au Québec. La circulation était difficile. Pourquoi étions-nous arrêtés tout le temps ? Sur la 401, il y avait des voitures… en panne sèche et certaines personnes les avaient abandonnées sur le bord de la route. Des centaines de voitures sous les ponts, sur les accotements, vidées de leur essence…

On roulait, on quittait Toronto. Les stations-service le long de cette autoroute étaient pleines de clients. Mais avions-nous le choix? Non. Il fallait s'arrêter, mettre de l'essence, mettre ce carburant si précieux. La file était longue. Mais les gens étaient gentils. Chacun attendait son tour devant une pompe. On se rendait compte de la fragilité de notre vie : l'énergie électrique et le pétrole sont tellement importants.

Ouf ! Notre auto était pleine d'essence. Et on est repartis vers Montréal

Texte de Sylvain Decelles
Photographies : Philippe Gratton et Sylvain Decelles